
Une fois de plus, l’homme se heurte à son autodéfinition.
Aujourd’hui, il se plaît à se voir — je dirais à se réduire — en une sorte de matière première biologique complexe, en ce qu’il appelle du vivant. C’est pratique, car il peut alors, sans vergogne, expérimenter. Il se substitue, et cela semble moderne, à ce qu’on pourrait appeler le destin, cette possibilité pour l’être à devenir ce qu’il est. Pourtant, hier déjà, certains ont pratiqué cela sur un groupe de cobayes qu’ils ont alors qualifié de sous-humanité. Contre celui-ci, a été appliqué un traitement industriel d’expérimentation ; et toute terreur, jusqu’à la folle tentative d’élimination totale, fut rendue morale, autorisée, à l’intérieur de ce corps doctrinal. Sous cette forme raciale, cette doctrine semble être abandonnée ; mais l’attaque de l’essence de l’homme est toujours présente et tout aussi effrayante. Car l’homme ne serait-il pas également une âme, c'est-à-dire une personne, à ciel ouvert, à l’écoute de ce qui se dévoile, de ce qui se donne ?
C’est le concept même d’humanité, qu’une certaine techno-science, scientiste et totalitaire, veut remettre en cause. Je convoque ici ce principe et désire le mettre à nu : c’est une interrogation sur la vie, qu’un certain génie génétique prétend déconstruire et instrumentaliser ; c’est un questionnement sur l’homme qu’une certaine rationalité entend modifier et adapter aux convenances ou aux nécessités d’un marché. Je ne crois pas que ce soit ici un combat d’arrière-garde : je ne dis en pas effet que rien n’est possible, mais que tout n’est pas humainement licite. Ne retombons pas dans ce positivisme scientifique si 19e siècle !
La manipulation de son corps est, bien sûr, une constante de l’histoire de l’homme. La stylisation du corps fait partie de la mode et des coutumes ; la présence du corps, dans sa matérialité, a toujours été support de création et source d’inspiration. Ma peau est un habit que je peux retailler et mettre à la mesure de mes aspirations ou mes fantasmes : être et paraître se confondent parfois. Les cicatrices sont les métaphoriques traces de nos blessures physiques et morales ; les balafres ? Leurs stigmates. « Quiconque aima jamais porte une cicatrice », disait Alfred de Musset : l’amour, oui, l’amour ! Mais c’est la radicalité des nouvelles manipulations envisagées, et, surtout, la transmission à la descendance qui, cette fois, changent tout : plus encore que son corps, c’est le statut de l’homme qui est bouleversé. Grâce au subjectivisme-roi de nos sociétés, le monde se referme sur lui-même, niant toute transcendance. Il rend l’objet de l’étude conforme au sujet qui juge. Ce que tu crois équivaut à ce que je crois et à ce qu’il croit ; tout le monde a alors raison : chaque opinion devient valeur-marchandise d’égale importance. Mais si tout se vaut, plus rien ne vaut rien ! Qui pourrait avoir autorité, interdire ? Le scientifique ? Ne confondons pas le savant, figure de culture, et ce souvent si génial technicien, oracle privilégié des médias, qu’est le scientifique. Le sage ou l’expert ?
Voilà donc à quoi ce travail pictural se réfère : c’est un acte engagé, au sens où il m’engage tout entier, un travail autre sur le vivant. L’outil en est la poésie (au sens grec de poiêsis, création) qui est l’affirmation que malgré tout, l’homme reste capable, avec enthousiasme, mais aussi avec le risque tragique qu’elle détruise ses illusions et son confort, d’accueillir les signes des dieux dans le cœur le plus intime des choses.
Car ce de quoi ce travail se nourrit avant tout, et que j’aimerais qu’on y lût d’abord, c’est de l’amour que je porte à la vie, de la joie de la découverte et de la rencontre, de la délectation de l’échange, dans une certaine insouciance, et de la beauté de l’être humain dans son existence et sa chair même. Ce travail est un témoignage de ce que je suis face à cette vie que j’aime tant. Ce n’est pas une parole pour moi seul : je la voudrais comme une musique qui unit, une nourriture pour chaque heure de la vie. Je veux parler en homme. C’est une tentative d’autobiographie émotionnelle à partager.