Musée de Confluences-Lyon 2010

Le projet

Sous ses airs poussiéreux d’abandon, le bâtiment du Muséum d’Histoire Naturelle de Lyon qu’Émile Guimet fit construire en 1878 a des airs fantomatiques. C’est là, dans ces murs, que je réalise une installation avec le Musée des Confluences qui, patiemment, attend l’ouverture de ses nouveaux espaces entre Saône et Rhône. Sur le chemin de mon atelier, à travers les salles désertées, je salue un animal marin préhistorique, le squelette d’un cervidé, les os démantibulés d’une baleine et une girafe empaillée, laissés pour compte dans le vaste espace qui fut un temps une patinoire : il faut dire qu’une société frigorifique avait racheté les lieux au début des années 19OO et les avait agrandis avant de les abandonner à son tour pour laisser place au Muséum en 1914. J’arrive enfin sous la verrière de mon lieu temporaire de travail, au dernier étage de cette extension ; sa poutraison métallique lui donne une allure industrielle que j’aime, contrastant avec la peau extérieure de l’édifice, fière de sa respectabilité de pierre de taille. Je m’y sens bien, charnellement.

Avec une équipe du Musée, nous avons fait un choix dans les collections amazoniennes d’objets et d’animaux naturalisés : des colliers et instruments de musique, un masque, des paniers et poteries, un tapir, des colibris, un toucan, un iguane et des insectes ; ils prendront place dans l’installation qui se développera sur une surface au sol de neuf mètres par huit et une hauteur de deux mètres cinquante. Par l’intermédiaire d’un canon à sons, d’un transducteur et d’un panneau plan (expérimentations de l’Institut Érasme), des sons captés dans la nature et des musiques composées par mon ami et compositeur Philippe Forget seront projetés ; quatre moniteurs vidéos montreront de courts films animaliers ou ethnographiques et des extraits de son opéra « amazonien » Awatsihu au cœur de l’ensemble d’une soixantaine de mètres carrés de peinture que je réalise sous les toits du Musée. Cet espace en quelque sorte idéalisé doit donner à voir et à entendre la forêt amazonienne, suggérer des interrogations sur le vivant et l’inanimé, le réel et le figuré, l’imaginé et le naturel, la conservation, l’éphémère et le vulnérable. Le corps s’y déploiera entre objets et peintures, images fixes et mouvantes, impressions visuelles et auditives. Cette expérience sensorielle sera proposée tant aux enfants qu’aux adultes et des médiateurs seront présents pour indiquer des chemins de compréhension mais surtout d’interrogation et, je l’espère, de perplexité.

 

Étienne peint le décor pour l'opéra Awatsihu

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La réalisation

Grâce aux personnes du Musée que j’ai rencontrées sur ce projet, et tout particulièrement Sylvie et Aline en charge des publics et de ce projet, j’ai une grande joie dans la réalisation de ce vaste ensemble d’une vingtaine de toiles. Mais ce bonheur est aussi dû à l’atmosphère si particulière qui règne ici : j’aime mon travail solitaire au-dessus de ce vide où seuls quelques bureaux, ateliers et réserves débordant d’objets rares et étonnants sont encore en service. Corps en lévitation voltigeant sur un monde stupéfiant.
En bas, parcimonieusement éclairée par un avare éclairage de secours, je suis arrêté au détour d’un couloir proche des ateliers techniques par une harde contre-nature d’une trentaine d’animaux : flancs contre flancs, lion, zèbre, ours blanc, aurochs, ours brun et cervidés sont comme stupéfiés par quelque curieux cataclysme sidérant ; je pense à une soudaine glaciation à les voir ainsi figés. Mon corps aussi se fige, se glace. Ce n’est pourtant pas d’un bloc de glace qu’ils sont prisonniers, mais de murs en films plastiques qui les protègent avant le déménagement. Et pendant ce temps, imperturbable sous son voile rituel, une femme de ménage musulmane passe la serpillière dans une galerie aux vitrines vides. Voilà bien un monde étrange et spectral qui semble vivre sereinement dans sa prudente attente, son patient ajournement ; cet univers est plein de charme, si calme dans son ordre imperceptible, où tout, à n’en pas douter, est numéroté, classifié, ordonné, peu abandonné au hasard. Quel enchantement m’a amené dans cette île fortifiée, ce pays perdu, ce rocher isolé dans la ville ?
Tout là-haut, la passacaille de Biber que j’écoute presque en boucle pendant ce séjour me mène étrangement dans une parenthèse du même ordre, un monde retenant son souffle, suspendu, décalé : au-dessus de ce continent ombreux, dans la lumière zénithale de l’atelier, si changeante, si capricieuse, placide et frénétique, je m’active : c’est qu’il me faut tenir les délais de cette courte et intense résidence. Au sol de l’atelier, les toiles de deux mètres cinquante de haut par un mètre ou un mètre cinquante de large se peuplent peu à peu de feuillages et d’animaux, aras, grenouilles, serpents, toucans, papillons, singes ou fourmis. Je peins surtout à plat, dans un dégradé allant du noir profond de la peinture au blanc du support vierge, les pieds nus foulant les toiles en cours ; mon corps se mesure à la peinture qui se fait. Une fois peintes, j’en accroche certaines aux poutres de métal, alors qu’éparpillés ça et là, des pots de peinture, des esquisses sur papier et la maquette au 5/100ème de l’ensemble créent un univers qui, lui, m’est bien habituel et familier ; je l’aime et il me porte dans le compte à rebours des jours qu’il me reste à travailler ici.

Étienne Yver, octobre 2010