
Lorsque les frontières entre peinture et poésie tombent
Quand on lui a proposé le séjour d’un mois au Maroc, le peintre
français Etienne Yver n’a pas cherché la carte de ce pays du soleil
pour localiser les meilleurs sites touristiques à visiter. Il a préféré
se pencher sur la poésie marocaine, convaincu qu’on découvre plus les
habitants d’un pays à travers leur culture ou plutôt leur création
culturelle. Ce qui l’intéresse en fait, c’est la nature humaine, étant
«passionné de l’homme et de sa destinée».
L’aventure commence à l’Institut du monde
arabe qui lui a donné l’occasion d’explorer
le monde poétique marocain. Yver est ébloui par les
merveilles qu’il a découvertes ; une panoplie
d’expériences aussi intéressantes les unes que
les autres. Une poésie qui traite des sentiments,
de l’amour, du témoignage à certains grands
événements… ce qui n’est pas passé sans
laisser des empreintes au fond du peintre, lui, qui
questionne dans ses travaux la place de l’amour
et de la création et croit que ce sont «les deux remparts
à entretenir pour s’abriter contre le désenchantement
qui engendre terreur et barbarie»…
Un
poète «m’a le plus ébranlé» dit Etienne. Il s’agit de Yassin Adnan. «Il
est comme moi, poursuit le peintre, il cherche à saisir l’instant».
Cela va de soi quand on connaît la poésie de ce jeune poète marocain
d’expression arabe. Car Adnan est un photographe sans appareil-photo.
Ses yeux et sa mémoire lui suffisent pour capter les instants
subreptices et fugitifs. Il est toujours à l’affût du souffle de la
vie, de cette lumière qui passe inaperçue, parce qu’elle est en plein
jour, mais qui permet, aux clairvoyants, d’arriver aux points les plus
obscurs de l’existence.
Persuadé de la qualité poétique des textes, Yver envoie
un mail et l’accompagne d’appels téléphoniques,
et voilà que la complicité commence. Le peintre s’installe
au riad Denise Masson, espace paradisiaque susceptible
d’aiguillonner l’imagination et d’enfiévrer
les dons les plus enfouis, où il monte un petit atelier
dans une chambre à l’étage. Il se contente des
moyens rudimentaires pour attacher ses toiles, mélanger
sa peinture… Les deux créateurs se rencontrent
donc à Marrakech, ville du poète, et voilà le travail
qui commence. Yassin n’est pas peintre et Etienne
n’est pas poète et pourtant ils ont décidé de
travailler côte-à-côte sur le même objet. Comment
deux créateurs d’univers différents pourraient-ils
trouver une plage commune de création et d’entente
? Ils décident de ne rien changer à leur destin, chacun
travaillera dans son domaine. Yassin commence un poème
et Etienne le termine en peinture, Yver commence un
tableau et Adnan le finit en poésie.
Le peintre ne se contente pas
de la traduction des poèmes de l’arabe en français faite par la
poétesse marocaine Tourya Ikbal, il demande au poète de lire ses poèmes
même s’il ne comprend rien à l’arabe. Il se laisse emporter par
l’atmosphère presque mystique, par la musicalité, par l’intonation et
par la voix du poète. Car personne ne lit aussi bien la poésie de Adnan
que lui-même, dit Yver. Le peintre est sensible aux reliefs du poème, à
sa sinuosité et surtout à l’explosion de certains vocables dont les
lettres, parfois, ne se trouvent pas en français. Yassin explique à sa
manière le mot, le vers, le passage, le poème entier si c’est
nécessaire, et, le lendemain, l’explosion prend forme et constitue le
noyau d’une toile assaisonnée par ce malaise existentiel qui
caractérise la poésie de Yassin Adnan.
Quand le poète est inhibé et que la Muse refuse de
le visiter, il visite lui-même le peintre qui, par
une touche, une forme, une couleur… libère son
imagination, lui donnant l’idée, le souffle
de commencer ou terminer son poème déjà amorcé. La
complicité paraît à son paroxysme après l’achèvement
du poème et du tableau. Une grande correspondance
permet de sortir à chaque fois du tableau pour terminer
la lecture dans le poème et vice-versa. Il y a dans
le tableau cette escale obligée à Dublin, à laquelle,
le poète fait allusion et qu’il considère comme
une sorte d’incarcération momentanée; sur le
tableau figure aussi la seule bière que Yassin a pu
se payer dans un aéroport sans pouvoir en commander
une autre, faute d’argent. Sur le tableau se
trouve ce petit enfant assis sur une digue, scrutant
l’horizon à la recherche d’un miracle
salvateur qui pourrait l’emporter «anywhere
out of the world». Les animaux métaphoriques de Yassin
se trouvent dans les tableaux; tout un monde qui foisonne
de vie. On a l’impression que les personnages
des tableaux bougent comme bougent aussi les sentiments
dans les poèmes.
Le
travail sur les couleurs est aussi grandiose que le travail sur les
mots. Yver ne s’est pas laissé influencer par les couleurs magiques de
la ville, par ses odeurs, par ses fleurs, par la fumée de la place de
Jamaâ El Fana, comme la plupart de peintres installés ou de passage par
la ville de Marrakech. Il est autre ; «un mauvais touriste» comme il
aime bien se définir. Il s’isole du moonde et passe tout son temps à faire
ce va-et-vient entre le poème et la toile. Il ne sort
pas du riad, mange peu et ne boit que de l’eau
minérale qu’il sert à son complice quand il passe
le soir pour s’inspirer ou voir l’œuvre
de son inspiration.
Dans les tableaux d’Yver, il n’y a pas
ce rouge ocre qui caractérise la ville, il n’y
a pas non plus ce gris, fumée qui se dégage des grillades
de la place… Il n’y a que les couleurs
qui riment avec l’atmosphère du poème, un bleu
placé au premier plan pour dire qu’avec la peinture
et la poésie, le ciel peut se mettre en bas. Autrement
dit, tout ce qui est placé en haut par l’homme
n’est pas toujours à sa bonne position et c’est
bien à la clairvoyance des créateurs d’ordonner
le monde. Il y a ce jaune qui se trouve presque dans
tous les tableaux du peintre et qui est suggéré par
certains poèmes où l’on parle de l’automne
des sentiments, de leur état d’altération et
de dégradation.
Certains personnages se
métamorphosent en êtres ailés pour pouvoir réaliser l’évasion poétique
et voyager via les mots vers un monde où bassesse, avilissement,
misère… ne trouveront pas de signification. Correspondance est
d’ailleurs le titre de ce voyage unique en son genre. La complicité de
Yassin Adnan et Etienne Yver prouve qu’il n’y a pas de frontière entre
les arts, que l’Art est universel ; c’est une création humaine destinée
à l’Homme.
L’exposition de cette œuvre d’art produite par deux
créateurs d’univers différents se poursuit jusqu’au 6 avril à
l’Institut français de Marrakech. Deux noms promettent l’enchantement :
le plasticien français Etienne Yver et le poète marocain Yasin Adnan.
My Seddik Rabbaj