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3 avril.2007
     
 

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Lorsque les frontières entre peinture et poésie tombent



Quand on lui a proposé le séjour d’un mois au Maroc, le peintre français Etienne Yver n’a pas cherché la carte de ce pays du soleil pour localiser les meilleurs sites touristiques à visiter. Il a préféré se pencher sur la poésie marocaine, convaincu qu’on découvre plus les habitants d’un pays à travers leur culture ou plutôt leur création culturelle. Ce qui l’intéresse en fait, c’est la nature humaine, étant «passionné de l’homme et de sa destinée».
L’aventure commence à l’Institut du monde arabe qui lui a donné l’occasion d’explorer le monde poétique marocain. Yver est ébloui par les merveilles qu’il a découvertes ; une panoplie d’expériences aussi intéressantes les unes que les autres. Une poésie qui traite des sentiments, de l’amour, du témoignage à certains grands événements… ce qui n’est pas passé sans laisser des empreintes au fond du peintre, lui, qui questionne dans ses travaux la place de l’amour et de la création et croit que ce sont «les deux remparts à entretenir pour s’abriter contre le désenchantement qui engendre terreur et barbarie»…
Un poète «m’a le plus ébranlé» dit Etienne. Il s’agit de Yassin Adnan. «Il est comme moi, poursuit le peintre, il cherche à saisir l’instant». Cela va de soi quand on connaît la poésie de ce jeune poète marocain d’expression arabe. Car Adnan est un photographe sans appareil-photo. Ses yeux et sa mémoire lui suffisent pour capter les instants subreptices et fugitifs. Il est toujours à l’affût du souffle de la vie, de cette lumière qui passe inaperçue, parce qu’elle est en plein jour, mais qui permet, aux clairvoyants, d’arriver aux points les plus obscurs de l’existence.
Persuadé de la qualité poétique des textes, Yver envoie un mail et l’accompagne d’appels téléphoniques, et voilà que la complicité commence. Le peintre s’installe au riad Denise Masson, espace paradisiaque susceptible d’aiguillonner l’imagination et d’enfiévrer les dons les plus enfouis, où il monte un petit atelier dans une chambre à l’étage. Il se contente des moyens rudimentaires pour attacher ses toiles, mélanger sa peinture… Les deux créateurs se rencontrent donc à Marrakech, ville du poète, et voilà le travail qui commence. Yassin n’est pas peintre et Etienne n’est pas poète et pourtant ils ont décidé de travailler côte-à-côte sur le même objet. Comment deux créateurs d’univers différents pourraient-ils trouver une plage commune de création et d’entente ? Ils décident de ne rien changer à leur destin, chacun travaillera dans son domaine. Yassin commence un poème et Etienne le termine en peinture, Yver commence un tableau et Adnan le finit en poésie.
Le peintre ne se contente pas de la traduction des poèmes de l’arabe en français faite par la poétesse marocaine Tourya Ikbal, il demande au poète de lire ses poèmes même s’il ne comprend rien à l’arabe. Il se laisse emporter par l’atmosphère presque mystique, par la musicalité, par l’intonation et par la voix du poète. Car personne ne lit aussi bien la poésie de Adnan que lui-même, dit Yver. Le peintre est sensible aux reliefs du poème, à sa sinuosité et surtout à l’explosion de certains vocables dont les lettres, parfois, ne se trouvent pas en français. Yassin explique à sa manière le mot, le vers, le passage, le poème entier si c’est nécessaire, et, le lendemain, l’explosion prend forme et constitue le noyau d’une toile assaisonnée par ce malaise existentiel qui caractérise la poésie de Yassin Adnan.
Quand le poète est inhibé et que la Muse refuse de le visiter, il visite lui-même le peintre qui, par une touche, une forme, une couleur… libère son imagination, lui donnant l’idée, le souffle de commencer ou terminer son poème déjà amorcé. La complicité paraît à son paroxysme après l’achèvement du poème et du tableau. Une grande correspondance permet de sortir à chaque fois du tableau pour terminer la lecture dans le poème et vice-versa. Il y a dans le tableau cette escale obligée à Dublin, à laquelle, le poète fait allusion et qu’il considère comme une sorte d’incarcération momentanée; sur le tableau figure aussi la seule bière que Yassin a pu se payer dans un aéroport sans pouvoir en commander une autre, faute d’argent. Sur le tableau se trouve ce petit enfant assis sur une digue, scrutant l’horizon à la recherche d’un miracle salvateur qui pourrait l’emporter «anywhere out of the world». Les animaux métaphoriques de Yassin se trouvent dans les tableaux; tout un monde qui foisonne de vie. On a l’impression que les personnages des tableaux bougent comme bougent aussi les sentiments dans les poèmes.
Le travail sur les couleurs est aussi grandiose que le travail sur les mots. Yver ne s’est pas laissé influencer par les couleurs magiques de la ville, par ses odeurs, par ses fleurs, par la fumée de la place de Jamaâ El Fana, comme la plupart de peintres installés ou de passage par la ville de Marrakech. Il est autre ; «un mauvais touriste» comme il aime bien se définir. Il s’isole du moonde et passe tout son temps à faire ce va-et-vient entre le poème et la toile. Il ne sort pas du riad, mange peu et ne boit que de l’eau minérale qu’il sert à son complice quand il passe le soir pour s’inspirer ou voir l’œuvre de son inspiration.
Dans les tableaux d’Yver, il n’y a pas ce rouge ocre qui caractérise la ville, il n’y a pas non plus ce gris, fumée qui se dégage des grillades de la place… Il n’y a que les couleurs qui riment avec l’atmosphère du poème, un bleu placé au premier plan pour dire qu’avec la peinture et la poésie, le ciel peut se mettre en bas. Autrement dit, tout ce qui est placé en haut par l’homme n’est pas toujours à sa bonne position et c’est bien à la clairvoyance des créateurs d’ordonner le monde. Il y a ce jaune qui se trouve presque dans tous les tableaux du peintre et qui est suggéré par certains poèmes où l’on parle de l’automne des sentiments, de leur état d’altération et de dégradation.
Certains personnages se métamorphosent en êtres ailés pour pouvoir réaliser l’évasion poétique et voyager via les mots vers un monde où bassesse, avilissement, misère… ne trouveront pas de signification. Correspondance est d’ailleurs le titre de ce voyage unique en son genre. La complicité de Yassin Adnan et Etienne Yver prouve qu’il n’y a pas de frontière entre les arts, que l’Art est universel ; c’est une création humaine destinée à l’Homme.
L’exposition de cette œuvre d’art produite par deux créateurs d’univers différents se poursuit jusqu’au 6 avril à l’Institut français de Marrakech. Deux noms promettent l’enchantement : le plasticien français Etienne Yver et le poète marocain Yasin Adnan.

My Seddik Rabbaj

 

 


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