IN / CORPO / RATED • Wien 2011

Le Déterminant Humain

Une parabole
figurée par Étienne Yver

Depuis l’Antiquité de nombreux penseurs ont réfléchi à la nature dualiste de l’homme, créature de corps et d’esprit, et analysé les antagonismes et les synergismes de la matière et de l’intellect.
La citation antique la plus connue à ce sujet est certainement la phrase de Juvénal « Mens sana in corpore sano » (« Un esprit sain dans un corps sain »), toujours utilisée dans cette forme abrégée, et pour cette raison parfois changée en son contraire : son interprétation abusive, idéologie déclarée par quelques régimes totalitaires, a alors servi à justifier humiliation, torture et meurtre.
Mais l’appel de Juvénal  « Orandum est, ut sit mens sana in corpore sano » (« Il faut prier afin d’obtenir un esprit sain dans un corps sain ») étaitadressé à ses contemporains, se prononçant contre les idoles du sport d’alors dont les capacités intellectuelles restaient souvent en arrière de celles du corps. Cela était d’autant plus important que, dans le sport antique, l’idée d’éthique sportive était inconnue : pour gagner une compétition une blessure grave ou une mutilation de l’adversaire étaient absolument acceptées.
Éclairer d’un jour nouveau toute la gamme des différentes considérations sur la disparité dans l’élan du corps et de l’esprit jusqu’à aujourd’hui sortirait de loin du cadre de ce texte. Pourtant, la réponse, par exemple, au problème corps – esprit au moyen de l’analyse de la mémoire par Henri Bergson dans son œuvre Matière et mémoire. Essai sur la relation du corps à l’esprit serait significative pour maints travaux d’Étienne Yver.
Il y a certaines peintures d’Étienne Yver qui rendent clair – si nous nous embarquons dans le monde complexe des images – des moments où l’esprit est notre Toi et le corps est notre Moi (et vice versa), et où ceux-ci se trouvent en opposition. Les deux ensemble représentent le Moi archétypal de l’homme. Celui-ci est en même temps son Toi le plus proche ou, comme le formulait Paul Valéry, « Moi… c’est-à-dire le Toi le plus constant, le plus obéissant, le premier éveillé et le dernier couché ».
Un thème central de l’univers d’Étienne Yver est certainement l’homme dans sa complexité d’esprit et de corps et les relations entre le Moi et le Toi dans toutes leurs facettes. La clef de cet univers est la sensualité de l’esprit et du corps. Elle représente l’amalgame de l’existence humaine. Sans celle-là, il n’y aurait pas le désir de Toi, et donc pas de bien-fondé. C‘est justement  dans ces peintures qu’Étienne Yver rend perceptible ce sens de la sensualité qui représente pour lui, pour ainsi dire, le corrélat physique et psychique de la “ Conditio humana ”.
Il amène souvent le spectateur vers des modèles historiques comme Les Trois Grâces, Oreste et Pylade ou Ariane, Thésée et le Minotaure, dans le but d’élucider ces associations d’idées. Il aime faire la lumière sur les nuances de l’ambiguïté, nous confrontant à la réalité et à l’apparence ; et nous amène à la démasquer.
Alors, pas mal de choses qui se dérobent à la vue deviennent appréhensibles pour notre œil intérieur. L’Immesurable, l’Impondérable, l’Insaisissable deviennent perceptibles, concevables…

L’artiste nous donne aussi un droit de regard sur la relativité de l’Absolu apparent ; et comme la fièvre et le frisson se ressentent en même temps, on comprend à la fin que la jouissance et la douleur, l‘angoisse et la joie, le ravissement et le désespoir, l’amour et la haine seront éprouvés avec le même nerf bien qu’ils soient à des pôles opposés.
Mais Étienne Yver a de même une virtuosité de joueur, de joueur de mots. Il dépiste, comme dans ses visions d’image, différentes connotations dans les consonances verbales, invente sans cesse dans ces textes, en notre temps de l’excès de communication et de mutisme simultané, de nouveaux jeux de mots, de nouvelles chaînes d’associations d’idées, en quelque sorte une “ nouvelle grammaire de penser ” (comme par exemple certains titres de ses expositions, Chair Amie ou Suis-je Bête !? ou cette fois in-corpo-rated) et encourage, avec son langage figuré, à la révision d’essentielles convictions traditionnelles.
Quant à la signification des phases de la vie, l’œuvre d’Étienne Yver est également instructive. Aucune de ces périodes n’est exclue dans ses peintures. On en peut déduire que l’ordre des temps grammaticaux et leurs auxiliaires que l’on nous a enseigné  (AVOIR – ÊTRE – DEVENIR) suit, quant à “ la grammaire de la vie ”, un autre déroulement “ chrono-logique “ qui serait DEVENIR – AVOIR – ÊTRE.
C‘est ainsi que nous nous efforçons particulièrement lors de notre jeunesse à DEVENIR ce Moi que nous voudrions être. D’après Gottfried Herder, «...tragen wir alle ein Ideal mit uns, was wir sein sollten und nicht sind ; die Schlacken, die wir ablegen, die Form, die wir erlangen sollen, kennen wir alle. » (« …avec nous, nous portons tous un idéal que nous devrions être alors que pourtant nous ne le sommes pas ; les scories que nous devrions jeter, la forme que nous devrions atteindre, nous les connaissons tous. »).
À la fleur de l’âge – notamment dû à des facteurs sociaux – c’est l‘ AVOIR qui domine ensuite notre aspiration.
Pendant un troisième âge, nous nous concentrons, forts de notre caducité, à la persévérance de l‘ÊTRE ou à la connaissance, alors que, comme Arthur Schnitzler le fait dire un de ses personnages, « … dass das Leben immer köstlicher wird, je weniger davon übrigbleibt. » (« … la vie devient d’autant plus précieuse que moins il nous en reste. »).

Heureusement qu’il y a des artistes qui nous mettent en évidence l’existence de
“ l’In-corpo(re)-ratio ” (la raison en nous), mais aussi la fantaisie comme élément de liberté de l’esprit qui seule rend possible chaque forme de progrès. Cette connaissance Horace l’avait déjà constatée il y a 2000 ans dans son Ars Poetica : « Pictoribus atque poetis quidlibet audendi semper fuit aequa potestas » (« Il a toujours été permis aux peintres et aux poètes de tout oser et de tout entreprendre »).

À ceux-ci appartient sûrement Étienne Yver qui peine à apprivoiser l‘exubérance de ses inspirations et à en transporter le condensat sur la toile. Il est de ceux qui de temps en temps comme Orphée descendent à l’Hadès de l’existence humaine et amènent à la lumière des espérances engourdies et des désirs bannis dans le subconscient. Il est également de ceux qui touchent les étoiles.

Mais pourquoi ne pas vous en convaincre vous-même ?

Heinz P. Adamek
Ancien directeur del’Université
des arts appliqués Vienne

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Un film de Viktor Pêche

expression de soi, désir de l’autre

Peindre des corps, encore et encore, ce n’est pas oublier l’esprit. Interroger de ces corps les contours, c’est débusquer le désir dans le plaisir de peindre ; c’est se chercher et parfois trouver l’autre. Et se demander où peut bien se nicher l’humanité de l’Homme, ce qui le caractériserait.
Et trouver peut-être que ce n’est pas le rire,  ni l’intelligence, ni la créativité, mais la nudité qui serait le propre à l’homme. Le propre de l’homme serait la conscience d’être ou ne pas être… nu.
L’animal, parce que jamais il ne se dénude, n’est jamais nu. Sur les 1,5 à 2 mètres carrés de sa peau, l’homme porte d’abord des concepts, se vêt et se dévoile surtout d’idées. Se mettre vraiment nu, c’est se dépouiller de tout cela, et accepter alors de se rendre vulnérable. Dans l’amour comme dans la haine, déshabiller une personne, c’est la rendre fragile. Mais un regard amoureux et tout change : on se pare de l’amour de l’autre, parure et non plus vêtement, nudité magnifique. Peindre un corps nu, c’est aussi tout cela : une sorte d’invitation à percevoir sa place dans le monde, la place relative de son corps sexué dans l’univers, sa place face à l’autre.
Mais aujourd’hui fondent sur nos corps de nouveaux dictats : quête d’un corps parfait, performance et jouissance exigées, vernis de jeunesse obligatoire. Nous sommes passés d’une proscription à une prescription : plus d’interdits, mais une servitude volontaire. Alors, comment, un pinceau à la main,  s’inscrire aux rives de cette vague déferlante d’images de corps qui nous envahit ? En prêchant “ le plaisir avant tout ”, sous ces apparences libérées (libérales en fait), c’est l’ordre moral et la pudibonderie qui s’impose de plus en plus. Comment alors peindre des corps autrement pour ne pas cautionner cette déshumanisation ?
Le corps se déshumanise en effet en ce qu’il doit obéir et même demeurer silencieux jusque dans ses organes, comme on l’exigerait d’une machine. La santé obligatoire et la forme olympique jusqu’à épuisement forment en fait un hédonisme infantilisant : survivre, mais confortablement. Nous sommes loin de la “ grande santé ” de Nietzsche qui se joue des douleurs et affections, et accueille le tragique de l’existence, cette multiplicité qui nous compose, lumière et ténèbres, dans une lucidité d’un “ oui ” à la vie, quelle qu’elle puisse être. Notre “ petite ” santé ne se définit que par une non-maladie et ne consacre qu’un corps et un esprit affaiblis : un corps assisté de machines, de vitamines, de recettes de magazines, un esprit assiégé d’obsessions toujours plus sécuritaires. Il est logique alors que notre mort soit occultée dans cet illusoire désir d’éternité molle, prévisible et garantie. La vie n’est-elle pas un jeu ? Mais qui jouerait une partie de cartes s’il ne la savait bornée, limitée ? S’il ne savait pas qu'il y a des adversaires, des cartes distribuées au hasard, la chance ? Alors, peindre ce jeu tout en refusant la nouvelle règle de notre société du spectacle : sensiblerie de surface, mais insensibilité de fond.

Ma peinture se nourrit de ces interrogations, et de bien d’autres ; mais à leur tour, mes peintures nourrissent mon questionnement. Autant dire que je n’en ai pas fini !

Étienne Yver, 2011

Photos de l'exposition In/Corpo/ratedPhotos de l'exposition In/Corpo/rated